Explicit Liber / Jazz et contestations

 © Médéric Roquesalane

30 octobre 2019, release party

Ateliers du Cinéma - Beaune

 

Plus que de joindre l’utile à l’agréable, Explicit Liber juxtapose l’héritage et les débats actuels. Pour exemple, cette relecture par le trio du Moorsoldaten de Hanns Eisler, devenu entre temps Chant des marais, puis Chant des déportés puis, dans les seventies, hymne incendiaire du MLF, puis de nouveau ici Chant des Marais. Sans jamais rien perdre de son essence, ce petit truc vous scotche, aujourd’hui, la fraternité aux boyaux. Et que les jazzmen servent de dealer à ce genre de poison, est assez réjouissant en 2019. Et le trio de concéder, un peu, à l’époque avec la release party de l'album Jazz et Contestation aux ateliers du cinéma à Beaune. Release à demi, quasi teasing live au vu du court d’animation, projeté in fine, et de l’énergie du set sans doute déjà tournée vers le nouveau programme, Checkpoint Bravo, en passe de faire (re)tomber les murs berlinois. À Couches, chez Genet, puis à l’Arrosoir de Chalon-sur-Saône et au Galpon tournusien, pour novembre.

Le pouvoir de l’imaginaire d’Explicit Liber réside sans doute ici, dans sa faculté à casser des briques et à faire circuler librement les influences entre le sax soprane, le kit de batterie et les basses, piccolo, contrebasse et viole de gambe. On pourrait tenter de résumer cela ainsi : comment le blues pénètre-t-il chez les rouges de l’Europe soixante-huitarde, morcelée aujourd’hui. Et parmi les éclats : matos d’archives, saillies zeppelinienne, tendresse coltranienne, tracts sonores évoquant mai 68, Solidarnosć et autres utopies populaires. Populaire, le jazz d’Explicit Liber l’est. Fondamentalement. Foncièrement. Et, c’est un choix brillant, pas seulement grâce à un binaire aguicheur battu ici où là, pas seulement grâce à quelques mélodies d’accroche. Mais davantage par le pédigrée des trois Liber-cocos en action dans ce trio. Ça joue. Oui. Tendrement, on l'a dit. Oui. Avec la métrique, avec la patrimoine familial, avec les parcours de ces musiciens pas nés de la dernière pluie régionale. Benoît Keller, Aymeric Descharrières et Denis Desbrières se permettent même d’éviter la condescendance de lettrés contemplant de mignonnes paroles ouvrières, mais de les consacrer comme de minuscules favorite things qu’on peut goûter à bouche pleine. Melting-pot ? Creuset politique ? Oui, forcément un peu si on ramène deux secondes le jazz a son entêtement de traquer les possibilités individuelles au cœur de la meute. Et à trois, une meute, ça peut être carrée et carrément dense.

Au cœur de ce Wolfpack, pratiquant une musique d’espace et de projection, il est surprenant de voir comme ce trio semble sans cesse jouer avec une absence. Peut-être celle de la pensée commune, ou celle qu’une utopie aura creusé depuis 50 ans dans nos vies de petits blancs comptant les feuilles de lauriers, politiques, économiques ou culturels. Explicit Liber, sans jouer les cassandre de monop’, vous pose ainsi, tranquille, sur l’épaule, l’idée d’un héritage à rebattre. À nous de nous débrouiller avec. Joyeusement.

 

— Guillaume Malvoisin / LeBloc