EXPLICIT LIBER

© Jacques Revon
© Jacques Revon

jeudi 26 avril 2018 / La Vapeur (Dijon)

D'Jazz Kabaret - Media Music

 

En plein cinquantenaire de 68 et des commémorations esquissées ou matraquées, le trio Explicit Liber expose une relecture des aspirations de la jeunesse face aux caciques inamovibles, une relecture des possibles malmenés. Et ça, ça joue en pleine bourre d’une actu qui cherche à imposer un modèle unique et étroit, ça fait du bien. La chienlit ? Oui ! Avec finesse et classe. C’est à se réjouir de savoir qu’en marge d’une tournée BFC montée suite à son missionnement par le centre Régional du jazz, ce projet est joué dans les lycées. Jeudi soir, c’était au nouveau petit club de La Vapeur (Dijon) pour le D’Jazz Kab de Media Music. 3 musiciens et mai 68, donc.

Si l’explicite se tape l’affiche, on doit pouvoir déceler de l’implicite. Et c’est là que se niche la beauté du projet conduit par Benoit Keller, Aymeric Descharrières et Denis Desbrières. Dans le geste de détourner le regard. Dans l’entêtement du trio à fournir à sa propre musique du sentiment. Il y a de la tendresse enragée dans ce set qui apparait comme une suite fluide et tendue. Et si la pudeur discrète ou des assauts façon grande gueule masquent ce soin du sentiment, c’est à dessein.

Le parti est pris, les positions politiques sont assumées mais cela reste habilement du côté de l’implicite, l’explicite, quant à lui, s’emparant des charges musicales qui allient dans un même mouvement  - ici le mot élan devrait s’imposer - mélodies chevillées au groove, relecture d’héritage et émotions passées au seul filtre de la sincérité. Ça ne joue pas l’insurrection, ça illustre encore moins le côté vintage-jolio-sympatoche des revendications soixante-huitardes mais ça exalte l’appétit de l’auditeur en rendant un hommage artisanal au populo en action alors. Artisanal jusque dans la noblesse d’un objet sonore fait et pensé la main. On peut s’autoriser un peu de scepticisme face à la déférence vis-à-vis de la harangue sartrienne un peu hâbleuse voire au détournement électrique du bouzouki. Le reste, reste très classe.

La dureté des archives sonores échoit au contrepoint de la contrebasse et laisse le champs libre aux frappes imparable et aux creusements mélodiques inlassables de la doublette sax soprane/Ewi. On croise donc dans Explicit Liber des voix documentées, le strabisme vocal de Sartre comme la voix nerveuse et pragmatique de l’inconnu. On croise des jeux sur l’ambitus de chaque instrument. On y croise de petits suspens rythmiques tendax Shaft où les black Panthers sautent sur le pavé parigot. On y braille des litanies polako minuscules, des relectures de chants maintes fois relus. Comme ce Chant des marais, chant des premiers déportés devenu entre temps chant de ralliement du MLF. L’histoire rejoue sans cesse ses erreurs et la veille populaire ses hymnes. Peut-être est-ce d’ailleurs un constat de faillite, et le trio d’Explicit Liber de poser en marge cette question : une lutte peut-elle réussir sans chant d’union ? 

 

Badneighbour

photo Jacques Revon