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chroniques de concerts - by Badneighbour

D'Jazz Nevers festival 2017 - jour #1

REVIEW
PENZUM
Josef Nadj / Joëlle Léandre
D'Jazz Nevers festival
Mardi 14 novembre 2017


Marrant comme ce :Penzum: démarre. Caché derrière sa toile encore vierge, le premier Jo secoue son éventail (Shake) puis entre en maniant une sorte de lance (Spear). À peine plus loin, le deuxième Jo fait entendre chocs et cloches. Les masques et les oripeaux inversent les genres. Le trouble du théâtre est bien là, manquerait guère qu’une sorcière ou un spectre pour aller se balader définitivement chez William. Les fantômes apparaîtront cependant bien vite, noircis au trait et frottés sur le papier. Josef Nadj et Joelle Leandre posent leurs petits tréteaux d’art primitif. Sanguin. Nécessaire. Fascinant. Ce frottement agit par association multiple. Frottement du fusain qui révèle l’iconographie chamanique du danseur, frottement à plat main pour lancer les imprécations musicales de la contrebassiste, frottement des idées et des matières dans cette perf initié comme on se lance un défi d’improvisation. Le troisième Jo, Attila József, le poète au front plissé qui parcourt en douce ce :Penzum:, l’avait noté : « Ceux-là qui sont la chair de cette grande époque / Ceux-là dont le visage est abîmé ». Les visages de Joëlle Léandre et de Josef Nadj condamnés, le dessin devient alors le prolongement tangible de la danse. Le son qu’il produit vient rythmer la musique de la contrebassiste dont le corps en action renvoie au corps hoquetant du danseur. Pour les deux bretteurs, le vocabulaire est laconique, perclus d’obsessions rejouées : spasmes, ostinatos, drones en cascade et double cordes. Une sorte de matière ancestrale. La longue plainte chantée par Léandre finit par poser magnifiquement les conditions de surgissement du poème, arraché de sa propre gorge par Nadj. Puis surgissement de l’essence même du poème selon Saint-József : le corps animal, ici un dieu cervidé magistral et apaisant.


Badneighbour


Funny how Penzum starts. Hidden behind his virgin canvas, the first Jo shakes his fan (Shake). Then enters by handling a sort of Spear. The second Jo is near and sounds his bells. Masks and tins has canceled the genres. The trouble of the theater is here. We would hardly miss a witch or a ghost to go for a walk at William’s. However spirits appear very quickly. Blackened and rubbed on paper. Josef Nadj and Joëlle Léandre go to primitive art. Nervous. Fascinating. This friction acts by multiple association. Friction of the charcoal that reveals the shamanic iconography of the dancer. Friction that launch the musical imprecations of the bassist. Friction of ideas and materials in this perf initiated as one challenges the other for an improvisation. Then enters the third Jo, Attila József. Poet with the wrinkled forehead that runs slowly through this :Penzum: had noted: "Those who are the flesh of this great time / Those whose face is damaged." The faces of Joëlle Léandre and Josef Nadj are condemned and the drawing becomes the tangible extension of the dance. The sound it produces comes to rhythm the music of the bassist whose body in action refers to the hiccuping body of the dancer. The vocabulary of both cracked actors is laconic. Obsessed with renewed obsessions: spasms, ostinatos, drones in cascade and double strings. A kind of ancestral codex. The long complaint sung by Leandre beautifully brings the conditions of emergence of the poem. Sounds torn from his own throat by Nadj. Then the essence of the poem according to Saint-József emerges: the animal body, here a magisterial and soothing deer god.

REVIEW.
"RUNNING BACKWARDS"
Andy Emler / Marc Ducret / Claude Tchamitchian / Eric Echampard
D'Jazz Nevers festival
Mardi 14 novembre 2017 


Du jazz à l’œil. Oui, mais où rien n’est gratuit. Fondé sur le paradoxe du monde actuel, le progrès triomphant accompagnant un repli moral hors-pair, la musique du quartet mené par Andy Emler ne fait pas dans l’oeillade mais frôle le décollement de rétine tout à son observation des rétrogrades de tout poil.
Dirigée sous le regard quasi constant d’Emler, la rythmique assurée de Claude Tchamitchian (contrebasse) et Eric Echampard (drums) pose ce MiniOctet sur les chemins du compte à rebours. Membres agitateurs du MegaOctet, compagnon de route et de bordée, Emler, Tchamitchian et Échampard sont aux prises avec Marc Ducret (guitare) pour ce :Running Backwards:.
Signe des temps. Retour en arrière. Et au grand galop. Ce qui est en jeu ici est sans doute bien cela, la rapidité et la fluidité des échanges. Ou, peut-être encore plus justement, l’échange de fluide contre la colère qui est la base pessimiste de l’album éponyme (La Buissonne 2017) joué ici dans son intégralité +1. Emler dirige de dos, ses 3 camarades resserrés en mode power trio. Faire cocon à quatre pour déjouer les allures rétrogrades de l’époque et faire armes de tout bois : breaks au scalpel, ruminations de motifs, humour christique (:Lève-toi et Marc:) et autres interrogations en forme de décharges sonores. Aux suspension d’accords inquiets répondent quelques spasmes rigolards. :Sad & Beautiful: ou :Watch Your Back Darwin: démontent « ces conneries » qui nous rendent capables de faire de belles choses et quelques autres furieusement moins classes. La classe est ailleurs, dans le compendium mis sur l’établi ici : petite figures de turnaround, pépiements divers, résonances, blagues récurrentes, petites cellules motivés du bout des doigts. Et convoquation royale du dialogue piano-guitare joué à rebours et tout gaz ouverts. Marc Ducret, jamais meilleur qu’en contrepoints léchés et autres abrasions dissonantes, ira souvent tutoyer franchement la main droite du pianiste.
Fluidité, rapidité des échanges, dialogue en temps réel. Jazz 2.0 ? Va savoir. Tout cela reste condensé dans le morceau de rappel :Mitotal: qui lance ce set sur la piste du bilan de mi-parcours, une déclaration qui vise sans doute à éveiller qu’à convaincre. Dont acte.

Badneighbour
- photo Maxim François
www.maximfrancois.com


Free Jazz. Indeed but nothing is free here. Jazz based on the paradox of nowadays : the triumphant progress goes with an gloomy moral retreat. The music led by Andy Emler has notng cheap but is outstandly free. Directed under the constant gaze of Emler, the rhythm section of Claude Tchamitchian (double bass) and Éric Échampard (drums) drives this MiniOctet on the path of countdown. ormer players of the MegaOctet Emler, Tchamitchian and Échampard are struggling with Marc Ducret (guitar) for Running Backwards.
Go back then. And at full speed. This is what it’s played here : the speed and the fluidity of the exchanges. That’s the pessimistic basis of the album of the same name (La Buissonne 2017) played here in its entirety +1. Emler runs from behind and his 3 comrades tighten in power trio mode: chirrupical breaks, pattern ruminations, Christic humor (Lève-toi et Marc) and other queries in the form of sound discharges. The suspenseful chord stops answer some funny spasms. Sad & Beautiful or Watch Your Back Darwin run against "those bullshit" that make us able to do beautiful things and a few less classy ones. The class is elsewhere. In the compendium used here: little turnarounds, various chirps, resonances, recurring jokes, small cells motivated with the fingertips.Piano and guitar dialogue backwards. Marc Ducret has never been better than in these licked counterpoints and other dissonant abrasions. Fluidity, rapidity of exchanges, dialogue in real time. Jazz 2.0? Who knows.

D'Jazz Nevers festival 2017 - jour #2

HI-HAT BRASS BAND

D'Jazz Nevers festival
Mercredi 15 novembre 2017


Brass-Band et voodoo groove. On peut noter pas mal de projets du genre revival Neo-orléanais en pousse sur l’hexagone, revival sans doute dus à la diff de la série Treme, terrible et fascinante mise en scène de sud de l’Amérique dévastée par l’ouragan Katrina. Pourtant ici, avec le Hi-Hat Brass Band, pas de trace de à-la-mode. Le projet mené par Simon Valmort a été maturé loin du bayou : La Cité de la Voix - Vézelay, Le Silexet D’Jazz Nevers qui accueille la toute première date du combo.
Et le HHBB est clairement venu en découdre. Avec un sourire de marlou en sautoir. Groove bien rond, éclats de funk, flow ricain pas fake et incises Free carrément bien tournées. Le Bescherelle de la New-Orléans post K semble avoir été lu une bonne paire de fois et ça joue pas à l’Amérique. Nope. Mais ça joue avec. Les codes sont là, écouter un morceau comme In Deep pour s’en convaincre. Brume de scène calibrée NOLA, quête du vaudou affichée et flow pointu de Doven sans défaillance. Et l’ambiance de club du Café Charbon de ne rien enlever à l’affaire. Reprenons la série Treme ici et les clubs du Vieux-Carré. Le HHBB vous place tranquille dans la photo. Une sorte de groove-hop documentaire. Et si jamais elle a existé, la dernière tentation d’exotisme a du être heureusement noyée dans un fond d’alcool fort. Il faudrait citer arbitrairement les petits bonheurs conférés par chacun des gonz’ du combo, mais contentons-nous du son d’ensemble, puissant et précis, des compositions originales, malines et pesées, jouées le coude à la portière et basse dans les gonades (mention très personnelle au sousaphone dont les lignes vous donnent envie de faire rimer scrotum avec planétarium). Des sales gosses, yep mais pas des poussins du jour. Petite trentaine pour la moyenne d’âge et du pedigree déjà en cours d’affinage. Même si le set du combo ne sent pas encore assez le charbon et l’aisselle, ça sent déjà bon le rodage et le pneu neuf. Hi-hat BB ?
High-hot bébé !

Badneighbour
- photo Maxim François
www.maximfrancois.com


Brass-Band and voodoo groove. One can note in France many project based on the New-Orleans Brass Band revival. This probably due to the diff of the fascinating Treme TV show whit depicts South of USA’s efforts after Hurricane Katrina. Yet no traces of the a-la-mode gimmick with the HB2. Of Course the project led by Simon Valmort has matured away from the bayou but the combo knows his words: roundy grooves, bursts of funk, flow not fake and sparkles of Free. None plays American here but it surely plays with America. Listen to a song like In Deep to be convinced. NOLA and voodoo quest are displayed without failure. The HB2 gets you quietly in the picture. Bloody Brats. Yep but not chicks. This set does not smell enough charcoal and armpit yet but it already smells oily impeller and new tires. Hi-hat BB? High-hot baby!

LA CHOSE COMMUNE (David Lescot/Emmanuel Bex)
D'Jazz Nevers festival
Mercredi 15 novembre 2017

La Commune de Paris par la petite porte, ou mieux par la petite piste. Avec une rythmique de petite valse de chapiteau. Petite piste de cirque de rue dès l’intro, sans cérémonie mais prise d’un élan presque jouisseur. La révolution arrive sans s’en faire. David Lescot l’a alpaguée par le bras et le côté populaire, sans charge martyre, avec la légèreté des saisons à cerises. Et ce dès l’ouverture de La Chose Commune, spectacle qu’il met en scène. Long flot de parole syncopée façon trompette (on le verra plus tard, le gazier est aussi un abonné du tuyau) : « nous avons fait une révolution pas exprès. »
Elle est belle, la place faite à la parole. Scandée, proférée, rebondie ou chantonnée par la petite armée bilingue, debout sur ses barricades de sons. Une bonne douzaine de petits tableaux au « parfum d’honneur » dont parlais Vallès convoqué par Lescot au détour des illustrations/figurations vivifiées par ses acolytes. Soit un quintet jazz pour dire la révolution, façonner un geste de chronique impermanente (même si déjà gravée sur disque (Le Triton - 2017) : Emmanuel Bex, Géraldine Laurent, Simon Goubert pour la musique, ÉLISE CARON et Mike Ladd pour les deux autres voix. Une communauté d’énergies.
Au-delà du titre dont les circonvolutions de sens fascinent, ce spectacle fait le choix du déroutant. Donc du salvateur. Ramener du solaire sur le drapeau rouge, éviter l’écueil de la jazzeïfication du patrimoine communard, jouer avec légèreté le populaire d’alors contre le populaire du jazz du jour, ou mieux, et autre petite révolution, d’en tester ce qu’il reste de populaire, dans le jazz (français) aujourd’hui. « C’est la canaille et bien j’en suis. »
C’est très brillant (même si de temps en temps la forme tire sur la corde et la longueur, frôle le procédé systématique en distançant le fond) et ces décalages accueillent l’autre révolution que porte le jazz. Rumeurs parkeriennes sur chant de merle moqueur et autre gai Rossignol. C’est peut-être aussi un peu cela cette chose commune. Les deux révolutions côte à cote. D’autant plus forte que jouer dans une maison de la culture , autre maison du peuple, et fabriquée avec l’argent public. « Faire la guerre comme on fait la fête. » Et d’un tremblement de poète, rêver les défaites.

Badneighbour
- Photo Maxim François
www.maximfrancois.com


La Commune de Paris entered by the small door, or better by the circus ring. With a rhythm of a small waltz. Without ceremony but with impulse of lovers. David Lescot has taken her by the arm and the popular side with the lightness of the cherry seasons. And this from the opening of La Chose Commune that he staged. Long stream of speech syncopated like trumpet does here and there: "we made a revolution not deliberatly."
he place made to the word is great. Words are scattered, uttered, bounced or hummed by the small bilingual army standing on his barricades of sounds. A good dozen small paintings with the "perfume of honor" of which Vallès spoke summoned by Lescot at the turn of illustrations enlivened by his acolytes. A jazz quintet to tell the revolution: Emmanuel Bex, Géraldine Laurent, Simon Goubert, Elise Caron and Mike Ladd. Community of energy. Bringing the sun back to the red flag, avoiding the pitfall of jazzeifying the revolution heritage, playing lightly the then popular to test what remains popular in jazz today. "Well I am a rascal, too. "
It is very brilliant (even if from time to time the shape approaches the systematic process) and these offsets welcome the other revolution that carries the jazz. Parkerian rumors on mocking blackbird and other gay Rossignol. It may also be a bit like this Chose Commune. This common Thing. The two revolutions side by side. "Make war like we're having a party. » And from a poet's tremor, dream the defeat.

SHABAKA AND THE ANCESTORS
D'Jazz Nevers festival
Mercredi 15 novembre 2017


Après les fils of Kemet, Shabaka Hutchings remonte un peu plus le fleuve de la parentèle et des origines avec ses Ancestors. Après la défaite rêvée et jouée juste avant sur la même scène par la bande à David Lescot, l’ouverture du set deShabaka and The ancestors s’offre comme une consolation magnifique. « In the Burning Republic of our heart / We need you People. »
Le sextet, resserré comme le pack All Blacks, emprunte la voie jazz par la tangente qui écarta la doublette Sun Ra/Ayler du commun des mortels. Deep jazz and Spiritual. Secoué régulièrement par les hypnoses vocales de Siyabonga Mthembu. Parfois diatribes fraternelles. Parfois engueulades jazz : « Species have failed » s’il y a besoin de slogan comme Black Lives Matter. Et face à la faillite des espèces, l’invocation se mue de temps à autre en convocation puissante par l’icône jazz montante britonne et les jazzmen sud-africains. Pas de bréviaire pas de discours. De la musique faite d’une puissance d’intimité fédératrice et de géométrie complexe. Fascinante. Parfaitement maîtrisée. Ligne droite du ténor de Shabaka Hutchings au drumming libre de Tumi Mogorosi. Triangle des perçus/basse/voix (Gontse Makhene/Ariel Zomonsky/Siyabonga Mthembu). Contrepoint solitaire du sax alto de Mthunzi Mvubu d’une sérénité imperturbable. Deep deep jazz. On entend les réminiscences du Brotherhood of Breath agité Chris McGregor en Albion avec la même géopolitique Afrique du Sud-Angleterre. On entend le prolongement de l’afro-cubisme de Mulatu Astake, dont Hustings fut compagnon au sein des Heliocentrics, repris pour morceau de rappel. Pour hymne, plus justement. Car cette musique qui fonctionne par strates et recouvrements semble avant tout toute entière livrée à sa quête de nouveaux hymnes pour une nouvelle génération. « None of us knows why we’re here. We need you People. » Le set des Ancestors suit cette trajectoire. Hymne d’éveil. Puis hymne de réconciliation. Puis hymne seul. 

Badneighbour
Photo Maxim François


After his Sons of Kemet, Shabaka Hutchings goes a little further up the river of origins with his Ancestors. After the defeat dreamed and played just before on the same stage by the band to David Lescot, the opening of the set of Shabaka and The ancestors offers a magnificent consolation. "In the Burning Republic of our heart / We need you People."
The sextet is tightened like the All Blacks pack and borrows the jazz way by the tangent roadwhich removed the doublet Sun Ra / Ayler of the common people. Deep jazz and Spiritual. Shaken regularly by the vocal hypnosis of Siyabonga Mthembu. Sometimes fraternal curses. Sometimes jazz shouts: "Species have failed" if there is need for slogan like Black Lives Matter. And in the face of the bankruptcy of the species, the invocation transforms itself into powerful convocation by the rising British jazz icon and the South African jazzmen. No breviary. No speech. Music made of a power of unifying intimacy and complex geometry. Fascinating. Perfectly mastered. Straight line joins Shabaka Hutchings’ tenor to free drumming of Tumi Mogorosi. Note that Triangle of the percussions / bass / voice (Gontse Makhene / Ariel Zomonsky / Siyabonga Mthembu). And this solo counterpoint of Mthunzi Mvubu's alto sax filled with an imperturbable serenity. Deep deep jazz. One can remember of Chris McGregor’s Brotherhood of Breath played with the same geopolitics South Africa-England. One can consider this extension of Mulatu Astake's Afro-Cubism of which Hustings was a companion in the Heliocentrics. Afro-jazz anthems, more precisely. This music works by strata and overlays and seems above all entirely delivered to his quest for new hymns for a new generation. « None of us knows why we're here. We need you People. » The set of Ancestors follows this trajectory. Awakening anthem. Then hymn of reconciliation. Then hymn. Just hymn.